Sur le mur de ma chambre, ma mère avait peint une scène pastorale naïve. Un couple d’enfants aux yeux énormes cueillant des fleurs blanches dans un pré. Tout près, un lapin frémissant, attendrissant. L’ambiance bleutée de mon souvenir me rappelle les heures partagées dans cette chambre avec ma soeur aînée.
C’était comme ça à la maison, deux par deux, simple et mathématique, six personnes, trois chambres. Ma facilité d’adaptation à la murale et à la soeur avait fait de moi le candidat idéal pour ce lieu. C’est là que pour la seule fois de ma vie j’ai attenté volontairement à mon intégrité physique. Je voulais un doigt pointu et je me le suis tourné dans l’aiguisoir, dans l’espoir étrange de m’en servir comme crayon. C’est là aussi le seul lieu où je ronflais. Le lutin du lit d’à côté avait une façon radicale d’interrompre cette désagréable sonorité: elle me bouchait le nez jusqu’à ce que je m’éveille, complètement étouffé. Et elle riait en se recouchant.
Le soir, quand elle revenait de l’école, je m’assoyais devant elle à la table de la cuisine et lisais ses devoirs et leçons, à l’envers. Moi qui n’étais pas encore censé avoir appris à lire! Elle détestait. Les devoirs finis, elle se sauvait avec ses amies Caro et Sophie et il m’était interdit de la suivre. J’aurais tant aimé lui ressembler, être elle. Nous avons quand même tout partagé. Le même bain, la même chambre, les mêmes maladies infantiles (picote, rougeole, grippe), les mêmes disputes familiales et les mêmes vêtements.
L’inusité vint de la robe rouge dans laquelle je me contemplais tout léger dans le miroir vertical au bout du corridor. C’était la même semaine où ma mère, toute dévolue au charme de son fiston, lui avait gelé et percé l’oreille avec une aiguille désinfectée à l’alcool, mais traîtreusement douloureuse. J’étais d’une beauté délicate. J’étais autre, totalement autre. Encore aujourd’hui, je me glisse parfois dans une peau féminine. Mon intérieur mue. Je sens un sexe féminin là où il se doit. Mes gestes se font gracieux, mon émotion, légère, ma tête se tourne au passage de corps musclés… J’incarne.
Jamais encore je n’ai reporté de robe rouge, j’ai peur d’y être avalé.




