Il fut un temps glacial où aucune créature ne pouvait survivre à la surface de la terre. Le blanc et le vent fouettaient le paysage. De multiples couches de gel coiffaient le sol et le soleil peinait à se faufiler à travers l’amas de nuages. Le froid essoufflait ce monde qui ne cherchait qu’à se fuir et à se réfugier sous d’autres cieux. Pour un monde de cette taille, avec la vélocité de son déplacement dans l’espace, changer de course se révélait un défi insurmontable. Il faudrait patienter. Patienter et subir sa peine, sans sursis, en ne comptant ni les jours ni les siècles d’engourdissement. En perdant petit à petit la conscience. Du tout pour commencer, de son axe par la suite. Jusqu’à en devenir un caillou mort pris au piège de sa trajectoire. Une étoile éteinte, contractée, crevassée. Un flambeau jadis radieux brisé en deux. Une mer en mouvance maintenant fossilisée avec en son coeur tout l’espoir d’un jour meilleur.

Sous la stagnation, au centre du monde, dansait un sombre reptile aux yeux perçants. Il dansait et puisait dans ses rêves un chant ancestral qu’il psalmodiait sans cesse. Pour lui, enceint du monde, hors du temps linéaire, la réalité se construisait et se déliait selon les modulations de son action. Quelques touches colorées ici, un abysse noir par là, chaque partie continuellement en mouvance jusqu’à se déposer dans un éternel instant. L’instinct du dragon lui ordonnait de poursuivre sa création sans se soucier du sort de son hôte. Noir était son corps, d’or son regard, et il gardait vivant une vérité toute primordiale dans le silence enflammé de son antre.

Un jour, il quitta son poste et se présenta à ma vue. Il se superposa aux traits d’une femme tigresse qui envoûta mon âme lors d’une session de danse. Celle-ci m’emmena très loin des frontières et des cloisons dans lesquelles je me protégeais et je reconnus là une pulsion d’amour. Combatif et hardi, je cultivais ce sentiment frais. Troublé et frissonnant, je chérissais le lien. Dans cet espace immatériel, je reconnus le dragon. Maintes fois il m’apparut en sa présence. Je m’interrogeais tout de même de sa provenance. Était-ce chez elle ou chez moi qu’il habitait? Qui lui permettait de s’incarner? Parfois, il se vêtait de nuit, parfois il se paraissait de jour. Le corps et le regard toujours en opposition. Clarté et noirceur, conscience et oubli. Quand elle repartit au quotidien de son existence, les images disparurent. Ces apparitions flottèrent quelque temps encore avant de se dissiper complètement.

Les mois tombèrent rapidement et je me retrouvai sous le même ciel dans ce festival à l’étranger. Une deuxième inconnue m’interpella. Sa souplesse et son déhanchement me firent penser à la lune. Fille lunaire, pleine et ronde comme la terre, femme-eau qui coule comme la vie. Au coeur de la nuit, un cocon s’ouvrit et je l’y fis entrer. Elle n’en ressortit plus. Nous passèrent un contrat d’union où je lui permis d’être entière sous toutes ses facettes. Elle explora comme bon lui semblait l’un, ou l’autre… Dans cette paix intérieure, le dragon reprit vie. Il s’installa en permanence dans mon champ de vision et s’extirpa paresseusement au retour de la fête.

Pour sa troisième incarnation et son apport dans la relation présente, il se matérialisa sous les traits d’une dessin que je pus ramener chez moi et accrocher au mur de ma chambre. Je lui fit une place de choix et le vénère secrètement. Dragon ne s’imprime plus au-dessus des rêves, il s’invite et danse dans mon monde en apportant chaleur et inspiration. Il m’apprend à voler et pulse avec mon coeur. Grâce à lui peuvent revivre toute les créatures éteintes lors de l’ère glaciaire. L’espoir se ravive. L’étoile pâle s’enflamme. Le terreau se fertilise.

Sous les apparences trompeuses de la mort se trouve toujours la racine d’un renouveau.