Il faut dire que j’étais né sur une planète différente . Je n’avais pas les oreilles pointues ni le teint vert, mais mon routage initial ne correspondait pas à la programmation classique en cours sur notre monde industriel. Pendant une longue période je ne faisais qu’exister, le regard flou à contempler au dehors de moi, nonchalant, inactif. Je regardais le monde et ses couleurs sans me laisser atteindre par les mille et un stimulus qui incitaient à l’action. Passif, mais émotif.

Déjà, très jeune, j’éprouvais une fascination pour le sentiment amoureux. Le barde philosophe cherchait principalement à comprendre, mais par-dessus tout à combler le vide affectif par une relation particulière. Du haut de mes six ans, j’inventais un futur avec des rapports familiaux où le noyau serait constitué d’un amour vital scellé par une multitude de marmots. Huit, que je rêvais. Dès lors, la concrétisation de cet objectif silencieux m’obséda. Avec le temps, j’en vins à oublier le désir d’enfants et la famille, mais au travers de modèles comme Don Quichotte et Don Juan je goûtais diverses forces de l’amour.

Dans l’adolescence, encore plus dans la tête que dans le corps, l’idéal romantique de Don Quichotte me guidait. Ce chevalier à la Triste Figure avait jeté son dévolu sur une paysanne qui ne le connaissait pas et il lui dédiait ses aventures. Son engagement envers sa flamme, sa rigueur sentimentale, son attachement à l’idée qu’il se faisait d’elle m’hypnotisait. Combien d’années ai-je pu perdre dans le lit de l’imaginaire à fantasmer sur ma Dulcinée, tapi dans l’ombre de mes expressions retenues. Fidèle comme pas un à cette image rêvée, troublé, cherchant à me faire voir et reconnaître par la belle qui vivait quant à elle dans son monde rose bonbon, avec M. Charmant. Sur une période de plus de dix ans, elles furent deux en tout, ces âmes douces, à recevoir mon attention chevaleresque. Ces objets de quêtes s’effacèrent difficilement et tristement. Le jour où j’exprimai à l’une mon amour secret le charme se rompit. Le voile se dissipa et la réalité apparue nue et cinglante. Mettre le rêve en lumière révéla l’absence d’amour puisqu’il ne restait que les poussières du temps passé et les échos effacés de leur présence. J’en ris et me laissai glisser hors de ce piège.

Ma nature émotionnelle se nourrissant de passions, je retournai rapidement à la conquête de l’amour. Je délaissai Don Quichotte et abordais Don Juan. J’étais maintenant séduit à toutes les sauces. À gauche, et à droite, et en haut, et en bas. Et rapidement. Et follement. Et gracieusement. Je me plaisais dans la séduction. Ce jeu fou qui soumet les joueurs à se partager de l’attention et à s’en nourrir. Un vide à remplir: un regard à trouver. Une douleur à atténuer: une baise pour l’aplanir. Chasseur circonstanciel je m’offrais le sexe transactionnel que je ne payais surtout pas en argent comptant. Intransigeant et soumis, je prenais sans compter tout ce qui m’était offert ou que j’avais fièrement conquis. Ma couleur vive et mon mystère aidèrent beaucoup. Je prenais et je donnais un peu de moi en échange. Très peu. Juste assez pour garder le lien ouvert en cas de nécessité . Fermé à une suite sentimentale, apeuré ou appauvri, je cherchais pourtant le coeur des choses, cette rencontre inédite et magique qui me transformerait de fond en comble.

S’il m’arrivait de me questionner sur la raison de mes échappées brutales, je pouvais y discerner un sentiment d’insuffisance. Je restais convaincu que n’étais pas assez aux yeux des autres et ce dans toutes les sphères de mon existence. Dans mon aspect physique de gringalet, dans mes rapports sexuels trop courts, dans ma difficulté à me fixer des buts ou entrevoir le moindre futur, dans ma précarité financière, dans mon état de santé chancelant, dans un manque de masculinité… Il y aurait toujours un prince ou un bum au coin de la rue qui se présenterait et détournerait l’attention que j’avais réussi à capter chez une amoureuse. Toujours. Je le savais pertinemment, j’étais bâti de cette façon. Je surfais d’une marée à l’autre quand la vague se présentait et je n’arrivais que rarement à me déposer si ce n’était qu’en y ajoutant une pincée de volonté pure, ce qui épuisait aussi toutes relations saines.

Ce jeu d’échappe et d’attrape en devint caractéristique de ma quête amoureuse qui perdura parce qu’encore je pressentais fortement cette cible au fond de mon coeur.

L’an 2016 et les étoiles d’août m’apprirent à m’ouvrir plus sincèrement devant l’autre ainsi qu’à concentrer mon regard sur mes forces intérieures. D’insuffisant je devins suffisant. Présomptueux même. Imbu comme le coq dans la basse-cour. Plusieurs poulettes ravissantes, aucun désir d’union. Juste la prétention d’être bien dans cette situation. Ne cherchant pas plus à séduire qu’à me lancer dans un duo unique, mais prenant au passage câlins et douceurs. M’ouvrant à cette forme d’amour que certains nomment poly. Poly amour, non pas poly game. Chez moi, pour l’instant, l’intimité unique ou plurale des corps reste exclue. Suffisant à souhait… Ce changement de perception m’amena face à un mur.

Une montagne s’éleva hier lors de mon passage à la plage municipale. Je regardais les familles fourmiller. Les enfants jouer, crier, courir. Les mères planifier et papoter. Les uns dans la vigueur de la jeunesse et les autres dans l’affaissement graduel des chairs. Le soleil tombait sur le lac et mon questionnement n’en fut que plus éclatant. Pourquoi cherchons-nous à nous accoupler ? À nous mettre en couple ? Je m’aperçus alors que je venais tout juste de mettre en doute les racines de ma quête, de réduire en miettes le dessein de toute une vie. Une perte de sens qui me confronte à présent. De cette perte j’espère tout de même trouver une justesse plus grande dans l’acte d’aimer. J’aurais la patience de découvrir.