C’est une source vivante d’eau fraîche. Elle coule et serpente son chemin avec aisance et il s’y abreuve innocemment. C’est un manteau de brume translucide ou un jaillissement de mille gouttelettes. La lumière le frappe et se diffuse; comme le phare dans la nuit, mais en couleurs. Magique, féérique, touchant. Puis un jour la source se tarit. Le rire enchanteur de l’eau qui tombe en cascade, le chant des oiseaux et l’iridescence disparaissent. Peut-être s’est-elle évaporée et reviendra-t-elle, cette précieuse ressource, dit-il en regardant le fond du lit vide fait de millions de galets polis. Et dans son impatience, il crée la pluie pour remplir l’espace qui se dessèche trop rapidement. Une solution qu’il danse à répétition pour tirer la ressource primordiale et se garder vivant. D’aucune façon il ne veut voir changer le paysage, encore moins veut-il sentir la vie s’en détourner, la sienne et celle qui l’entoure, au pied de la source. Encore et encore tente-t-il de puiser la vitalité dans l’eau de pluie, qui, évidemment, n’est pas celle généreuse et vivifiante de la source…

Puis, fatigué, s’étant fait quelques réserves, il cesse d’appeler l’eau et s’étend sur le fond rocheux de la source tarie. Un caillou à la main, tel un bijou précieux, qu’il caresse et dont il apprécie la douce rondeur. Il le place entre ses yeux et le soleil, le scrute, et se rappelle qui l’a sculpté. Il recommence indéfiniment à chercher, dans ces petites roches lisses, les traces d’une vie passée, pas si lointaine, où les rayons de soleil et de lune rendaient ces objets vibrants à travers le passage de l’eau. Le jour passe ainsi, puis la nuit. Les étoiles sont aussi des petits cailloux sculptés par le vide sidéral, se dit-il. Quelques nuages passent, s’amalgament, couvrent le ciel.

Au cœur de la nuit, dans le lit tari de la source, sur un tas de petits galets polis, il fait de plus en plus froid. Mais la force n’est plus et l’homme sur lui se replie. En boule dense. En lui tombe la noirceur. La noirceur et le froid. Ainsi vulnérable, il pleure la perte de la lumière et de l’eau. Il pleure le souvenir. Le temps dans sa tête se suspend. Perdu dans ses rêveries, il reste prisonnier. Prisonnier dans sa tête avec, dans ses mains glacées sous son pull, au niveau de la peur, au-dessus de son ventre durci, des cailloux sculptés par la source. Longtemps prostré, il ne voit pas que le ciel s’est ouvert. Il ne regarde pas le spectacle de la lune ronde comme le galet souvenir, pas plus qu’il ne voit filer les Perséïdes. Le ballet nocturne de vie lui échappe comme lui a échappé l’eau fraîche de la source.

Ainsi lorsque le jour reviendra, apportant chaleur et réconfort, il se peut que cet homme se relève et qu’il tende les mains au ciel, en implorant Dieu ou on ne sait quelle puissance supérieure de ne pas l’abandonner. Il se peut même que Dieu lui réponde et qu’il lui fasse remonter le lit du cours d’eau vide. Et là, l’homme n’aurait d’autre choix que de voir cette chose énorme, cette construction humaine, signé de sa propre main, ressemblant étrangement à un barrage. Il se souviendrait. Voulant économiser l’eau, pour en avoir le plus longtemps possible ou pour n’en avoir que pour lui, ou de peur de se noyer, il aurait créé cette structure. Mais en amont, la source, vivante, dont le seul but est de couler, se serait construit une autre route et irait nourrir d’autres lieux.

— Pauvre con, se dirait alors l’homme alourdi par des galets polis dans ses poches.

 

*** Merci à Gabrielle S. pour son inspiration du thème
*** Chanson d’accompagnent à l’écriture :