Ce n’est guère ce que l’on croit.

C’est à cause d’une simple goutte, une goutte de mauvais sang. En dose homéopathique, un globule impur dans un océan sans tache. Une goutte de mauvais sang qui, avec le temps, devient torrent. Devient norme. Transmise de père en fils, ou de frère en fille par un acte vil dans un contexte familier. L’homme-médecine rompant ses voeux, violant la femme-fleur et condamnant l’oiseau-mouche. De ce fait incontrôlable, la goutte de mauvais sang se répand. Un noeud au ventre, la mère donne fruit à une lignée encrassée par un héritage maudit. Sombre cadeau caché dans la chaîne des générations qui frappe à chaque fois un peu plus, jusqu’à en oublié l’acte de base, mais qui s’intègre en une évolution naturelle dans la résilience. La pureté de l’âme mise en doute par un je ne sais quoi qui ne cesse de protester contre la véritable nature de l’être, incarnation après incarnation. La noire goutte, de si loin, teinte l’ensemble des enfants du père. Et les enfants, victimes perpétuelles, s’enlisent jusqu’à s’enfoncer eux-mêmes dans une zone d’ombre qui calque le senti qu’ils ont d’eux. Gargouilles de notre temps, monstres éclopés, la vie ne leur offre plus matière à les sustenter et ils hantent leur corps à la recherche d’un ancrage. Certains, par contre, pressentent l’erreur. Le drame est un costume trop serré pour qu’ils puissent réellement l’adopter. Ceux-là doutent et se retrouvent souvent déchirés entre la teneur de l’hérédité et une perception toute autre, venant d’un chant sourd pulsant au ventre, qui martèle un rythme diffus et surtout différent, qui les hypnotise. Le purulent se rebiffe et grogne. Un cri déchire l’espace. Schizophrénie. D’un côté, la guerre, la jouissance suprême du contrôle sur une armée prêtre à détruire toute vie. De l’autre, cette même vie, chantée par une cascade d’eau coulant en continu et accompagnée par une multitude de gazouillis légers. À travers les âges, la multiplication de la cellule souche du mal aura su insuffler assez de force à l’enfant fragile pour le faire basculer. Par chance, toutes bascules fonctionnent sur un effet de balancier. Il y a toujours un retour. Au pire, un retour au point mort, à l’inertie, sur la faille entre les deux états. Juste au-dessus du gouffre qui laisse entendre le chant sourd pulsant du ventre comme un mantra interdit. Ces enfants grandiront avec une espèce d’immobilité, semblant suspendu entre les mondes.

Un loup court gueule au vent. Sa truffe hume le soleil. Son poil se hérisse à l’odeur de l’enfant blessé. Il appelle l’aigle au regard perçant. Dans son voyage chamanique, l’homme-médecine entend. Témoin de cette douleur centenaire, il souffre avec tous les autres. De la première à la dernière des victimes. Sans le savoir, il est également l’héritier de la femme-fleur. Étrangement, lui aussi sur le fil mince du voile des réalités, écartelé entre les polarités extrêmes, il aura su mettre à profit sa malédiction au service de ses frères. Il endosse la responsabilité de la souffrance causée par un lointain ancêtre. Il la prend sur lui et parcourt le cycle infernal jusqu’à sa source. Dans cette histoire, il n’est pas le violeur, mais le mari de la femme-fleur, celui qui n’a pu empêcher l’abus. Un sentiment de honte l’envahit. De tristesse et de désespoir aussi. À son retour, il sait. La goutte de mauvais sang est le fruit du refus de cet homme d’accueillir le nouveau-né de sa femme-fleur… Il sait aussi qu’il devra retrouver le chemin de son coeur pour rétablir l’ordre et la vie chez tous ceux qui furent accidentellement happés par cette malédiction d’un sang noir.

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