Un retour en légèreté, petit pas délicat. La toile perd de son adhérence, l’araignée jeune. L’atmosphère faussement riche de son nouvel habitat l’étouffe et l’étourdi. Vertige du lieu saint. Tout juste arrivé, il cherche à repartir. Se départir de l’odeur de goudron collé à même les murs étroits. Coucher dans une chambre qui le laisse dormir en paix, d’où les précédents cafards seront entièrement disparus, incluant leur gluante énergie de travailleur de nuit aux soucis aussi lourds que leurs bottes de travail. Je n’arrive pas à m’y faire, je deviens insupportable.

Ne touche pas à ci, mets ça là, que je commande à la Morie! Tout ce qui traîne est de trop. Range, restaure la pureté du décor. Si c’est petit, tout se doit d’être rangé. Comme le couple de vieux propriétaires en bas, farouchement perfectionniste. Entrer par la porte avant me donne l’impression que je dérange, que je suis l’algue gênant dans l’aquarium propre, propre, propre… Oui, c’est chez vous, disent-ils. Bien sûr, sans mots dire, ils s’emparent de l’espace. Sous le vernis la vermine. Pas qu’ils soient dérangeants ou méchants. Juste présent dans le moindre fond de placard, à espérer entrer dans l’univers du couple arrivant. À continuer de contrôler le lieu qu’ils ont chèrement payé et qu’ils entretiennent avec passion.

Dans moins d’une heure, après seulement trois jours de vie sous ce toit, je serai à deux coins de rue, à me laisser séduire par un autre décor. Je me demanderai réellement si l’animal délicat ne changera pas de territoire le premier du mois prochain au détriment de toutes logiques, fut-elle financière ou émotive.

J’y reviendrai.

[…]

J’en reviens

Les pieds bien sur terre, l’âme errante, je traverse le parc m’amenant à l’objet de convoitise. Je respire profondément pour calmer ma pensée et rester neutre devant la vision bien réelle et le senti que me procurera la visite. Ayant déjà arpenté l’emplacement la veille avec Mo’, je me retrouve vite devant la porte sous le lierre abondant. Une porte de lutin, que je me dis, une porte de bois lourde avec une petite fenêtre à carreaux. Allons-y, informons de ma présence.

Au bout d’un court instant, la porte s’ouvre sur une bouffée de fumée secondaire. J’en frémis tandis que l’inconnue devant mes yeux s’exclame « Ulrike est pas là! » Bon, Ulrike est pas là… je viens pour visiter l’appartement, m’en fous d’Ulrike. Ulrike…hein, ULRIKE? Madame mon ex que je n’ai pas vu depuis 5 ans vit ici? Pourquoi tu sais que je la connais? On s’est déjà vu moi et toi? Paraît que oui. Sa coloc a bonne mémoire et moi je reste interloqué, saisi d’un arrêt total de mes rouages cérébraux. Cinq ans d’absence et sur dix mille logements à Rosemont, je vais visiter le sien. SON espace, SON énergie. Une peur panique me monte aux genoux. C’était une fumeuse compulsive, schizo et la plus difficile relation amoureuse de ma vie. De bon augure.

J’entre dans la tanière par un escalier recouvert d’un tapis poussiéreux, vieillissant. L’arôme d’anhydre sulfureux et le propriétaire algérien (?) accompagnent mes pas. La porte s’ouvre doucement sur un espace des plus étrange. La configuration classique de l’habitation montréalaise laisse sa place à une aire sympathique, colorée et ouverte. La lumière pénètre de partout. Je pense au bonheur de mes plantes. Le charme de l’ensemble me fait oublier les réparations futures essentielles comme le recouvrement des plaques de plâtre dans la chambre de bain et la recoloration du violet d’une des chambres. J’estime que le salon pourra être le bureau-chef de mon entreprise et y accueillir mon cabinet de graphisme avec sa table d’acajou grosse pointure (big shot) en plus de loger une salle de séjour pour venir s’échouer voluptueusement après le travail. Respirons, restons neutres. Le plafond ne plafonne pas, il grimpe. Les murs n’étouffent pas, ils respirent. Tout juste à côté, après l’angle, je construirai le nid de création artistique. Nous pourrons y laisser en permanence les pinceaux, les papiers, les feutres, les projets en constructions, en pâte de sel, en aquarelle. De ce lieu accouchera « le maître » sous le soleil du couchant.

Je glisse dans le désordre temporaire des boîtes et débouche sur la chambre de la maîtresse de la maison. Un blanc total, pas d’impression, sinon qu’on peut très bien y enfourner plus qu’un lit queen. Le jaune de la salle à manger m’attire beaucoup plus. J’oublie de vérifier l’espace de rangement, la qualité des comptoirs, le motif des planchers. Je m’attarde à la galerie qui s’ouvre sur une cour arrière dont la cime du cèdre dépasse la hauteur de la mansarde. Évidemment, nous y observerons les oiseaux. Je suis enthousiaste, très. Je demande au propriétaire la procédure d’engagement. Nous ne sommes pas les seuls. Il doit appeler, faire visiter. Notre disponibilité concorde avec la sienne, novembre. Il me rappellera dimanche. Je me donne le droit de rêver un peu.

Ce soir, en écrivant ces mots, je m’interroge tout de même. Survivrais-je à un éclairage plein ouest, moi, homme du matin?

 

[…]

 

Dimanche matin, appel du proprio, nous sommes acceptés si nous voulons la place. J’irai visiter demain avec Mo’. Avec lenteur cette fois.