Incarnation – 1

J’ai dans les yeux un bleu acier. Une construction mentale, une idée architecturée, travaillée et solide qui ne correspondent pas à la réalité externe. Je m’interroge alors sur la pertinence de mon éducation dont le but avoué est de me rendre « productif matériel » pour faire tourner le grand manège de la société. Ma scolarité m’a offert le don des mots, des chiffres, des mathématiques, de la science. Entrée directe dans les neurones mémoires. Mon indépendance m’a permis de tordre la structure pour y intégrer à plus ou moins grande échelle la création : écrits, danse, peinture, photographie, cuisine. Me voilà bien outillé pour la peine. Je peux me féliciter d’avoir osé l’indiscipline. Et pourtant…

Et pourtant, personne ne me dit ce que c’est que de vivre en société ou d’aimer et encore moins de vieillir. Dans ma petite tête, cela fait trop, trop de poids et trop haut à escalader pour avoir une vue d’ensemble. Je suis muet et sourd. Je n’entends pas les discussions réelles sur l’évolution physique. Je gagne en âge et je perds en force, en cheveux, en dents. Je gagne en années et je perds en énergie, en rêve, en combativité.

Attaché par un pieu au centre de l’être, je semble tourner en rond par ma difficulté d’accepter la responsabilité primaire du cycle de la vie : évoluer. Toute vie tend à évoluer… Et à s’éteindre.

Je ne veux pas m’éteindre volontairement, point de doute à avoir sur cela. Je désire une ribambelle de légèreté et de dentelles frivoles pour m’habiller l’âme. Est-ce juste une phase initiatique, cette conscience de la fragilité, ce regard neuf sur l’appartenance à mon corps, mon temple, mon incarnation ? Je me prie tous les soirs d’accepter sa destination singulière.

Un vent de panique s’abat sur moi. Des doutes quant à la suite. L’écrasement des idéaux d’invincibilité. La lucidité. J’ai toujours cet air ahuri en regardant une personne âgée. De l’extérieur, on ne peut comprendre leur monde, on le croit chancelant. L’incompréhension m’envahit à chaque rencontre. Jean Leloup chantait le monde est à pleurer. Pas vraiment le monde. Juste le silence induit des tabous… dont celui de vieillir. Paradoxalement, quand je rencontre une personne dans sa vérité bien sentie, je vois son âge se pétrifier dans une jeunesse renouvelée. Un éclair d’éternité sur sa peau vieilli. J’en reste bouche bée et ému.

Cure de rajeunissement.
Ma dent de loup se nourrit de jeunes brebis.
Ouverture.
Armelle, de ces 70 ans, m’explique enfin avec sincérité.

Allez savoir pourquoi je me suis épris de cette planète. J’ai décidé d’y troquer mes ailes de feu pour y expérimenter une essence divine infiniment dense. Certaines philosophies prônent le détachement du corps pour la rencontre spirituelle. Moi, au détriment de la douleur et du questionnement, j’espère assumer pleinement le choix de cette dimension physique dans laquelle se glissera l’immatérielle radiance. Si ce n’était que ça, après tout, un dégagement obligatoire des voies obstruées qui s’accomplit avec plus ou moins de répercussions dans un laps de temps prédéfini.

En ce moment, vivre est un acte de foi !

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