Détour

Je suis devant l’autel. Dans mon manteau long griffé de suède et de poil, je ressemble à un général russe. Ma carrure prend de l’expansion et ma tête s’envole, prise de vertige. Il fait un froid pénétrant aujourd’hui dans cette chapelle de glace au pied de la montagne; les invités bien emmitouflés grelottent. Ils témoignent de mon union à venir. Ils doivent pourtant se demander la raison de cet alignement de photos sur la table. Surtout celles-là. Ils ne le voient sûrement pas, mais ce sont les images de toutes mes ex-amoureuses et ex-amantes. Il n’y en a qu’une petite trentaine. Elles ont leur place avec moi aujourd’hui, elles furent mes formatrices, mes miroirs, mes maîtresses.

Ma future femme avance avec son père sous le bras au rythme d’un orgue cathédrale. Elle s’approche et constate le sacrilège. Surprise, elle arrête net son avancée et siffle un blasphème cruel sous l’arche sacrée, vivement choquée de constater que j’avais osé lui mettre sous le nez ses rivales passées. Je comprends sa jalousie et j’empathies. Comment ne pas faire autrement? Moi, son amoureux excentrique, j’ai poussé mes fantaisies jusque dans ce moment magique. Je le fais pour elle: hôtel de glace, 14 février, robe blanche, souper au Château, que de romantisme chez ma tendre moitié. Je n’aimerais pas paraître cynique, je le suis. Je suis l’antiromantique pur et dur. J’ai tout de même cédé beaucoup. Les concessions aident le couple, à ce qu’il paraît…

Je bâille en silence sous mon écharpe grise. Je n’arrive pas à croire au charabia religieux en ce qui a trait à l’union. J’ai toujours trouvé vide et creux les discours préfabriqués de l’église. Si j’écoutais réellement, je pesterais à chaque réplique incohérente. Caroline connaît mon état et guette mon humeur, inquiète. Je reste imperturbable et tout de même souriant. C’est pour le décorum et l’album souvenir. En fait, je commence à me demander ce que je fais là. Je souris de plus belle. Caroline semble soulagée.

– Blablabla… blablabla… bla… Caroline Dumas-Tremblay, voulez-vous prendre Louis-Jacques St-Cyr comme légitime époux … blablabla… chérir … fin de vos jours.

– Oui je le veux

Je regarde Caroline avec panique et ahurissement. Elle le veut. Elle me veut.

– Et vous, Louis-Jacques St-Cyr, voulez-vous prendre Caroline Dumas-Tremblay comme légitime épouse ?

Flottement, ralentissement, brume. Je regarde mes souvenirs étalés sur l’autel. Seigneur prends pitié. Je tends la main et retourne une à une les photographies de mon passé.

Sandra, Sophie, Sonya, Janet, Geneviève, Julie.

Des murmures s’élèvent dans l’assistance.

Jacinthe, Marie-Ève, Mélanie, Myriam, Andrée, Cassandra.

J’ai le geste lourd, d’une infinie lenteur. Le prêtre répète sa question.

Sabrina, Danielle, Aurélie.

Caroline demeure interdite. Elle voit au bout de la rangée sa propre image.

Karine, Christine, Valérie, Véronique.

Suis-je vraiment prêt à tout abandonner ?

Fannie, Zoé, Sarah, Claudine. Ou êtes-vous?

Isabelle, Ulrike, Julianna, Pam, que reste-t-il de nos amours ?

Une à une, toutes renversées. Caroline se détend. Sa respiration se calme. Caroline l’image, dernière de la lignée. Caroline la femme. Caroline ma fixation, mon idéal, mes concepts. Caroline sa personnalité, ses humeurs, la vraie de chair et d’os. Angoisse.

Je prends le cadre par un coin, le tourne sur la table, hésitant. Je la regarde elle. Je me tourne vers la foule, les regarde aussi. Je passe vite sur le prêtre pour accrocher mon regard au crucifix. Seigneur je ne suis pas digne de te recevoir, mais dis seulement une parole et je serai guéri. Pas digne. Pas d’appartenance. L’histoire d’une vie. Le chevalier solitaire devant le choix.

Louis-Jacques, reviens à toi. Étourdissement. J’échappe le cadre qui explose sur le sol gelé. Je me penche, ramasse la photo de Caroline. Je la glisse dans la poche intérieure de mon manteau. Avec souplesse, je me redresse et quitte par l’allée centrale, laissant là les personnages incongrus de l’histoire de mon mariage.

Il n’y aura jamais d’amour pour l’homme qui ne fait pas de choix, jamais.

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