Rétrogradation

Docteur, je ne vais pas bien du tout là. Ce n’est probablement pas si grave, mais faut bien que je parle à quelqu’un et comme je n’ai pas le courage de m’exprimer vers personne d’autre que vous, alors voilà…

Tout a commencé hier. En sortant d’une porte tournante, vous voyez, celles toutes vitrées séparées en quatre et tournant sur un axe central. Donc, dans cette porte en bas de la bibliothèque Nationale, plutôt que de prendre la gauche, le trou béant pour sortir, je m’élance vers la droite et me frappe le front sur le verre du « mur ». Je suis sonné pendant toute la soirée. J’ai le cerveau comme un Jell’O qui flotte sur une nappe d’alcool. Je titube tout en grimaçant. Je sais bien que cette histoire n’aura rien à voir avec la suite, mais elle me permet d’être très malléable et réceptif. Ce choc libère quelque relent de réflexions dans lesquelles mon handicap me retient.

Je ne sais si vous vous souvenez, cet été, je me suis couronné Roi. Le Roi-Soleil. Le petit roi. J’avais le monde à mes pieds, je jouissais de chaque instant et du haut de mes 30 ans j’accueillais enfin la plénitude. Un été ça a duré. Maintenant, je me regarde et me sens tellement petit. On dirait un arbre qui est retourné dans la gangue de sa graine. Tout ce que je fais de créatif, il y a quelqu’un qui le fait mieux. Peinture et dessin à l’Atelier Sfumato, je juge que je suis celui qui comprend et applique le moins bien les notions purement techniques, je suis prévisible, sans nuance et je préfère toujours les oeuvres que je ne pourrai jamais faire. Comme celle de Martin et d’Armelle avec une force de vie incroyable malgré ces 70 ans. En écriture, je me compare aux écrits fluides ou vibrants d’inconnu et je les envie incroyablement d’être précis dans leurs idées, de savoir faire des histoires qui se tiennent. En danse, malgré ma souplesse et mon inventivité, il me manque la technique, l’équilibre. Et si c’était tout. Bien sûr que non.

Côté travail, je vivote depuis toujours. Pas capable de concilier travail et vie scolaire dans l’adolescence et maintenant pas capable de choisir vraiment ce mode de vie. J’aimerais avoir plus qu’un dollar comme toute réserve. Sortir du cycle de survie financière. Je suis un graphiste à la va-vite. Jamais assez bon pour me faire engager par une compagnie. De toute façon, je ne le voudrais pas, je déteste les horaires et les obligations. Quand je vois Clo qui a tout juste 20 ans s’organiser seule et se mouvoir facilement dans le monde, je me sens encore plus petit. Une boutade qu’elle m’a lancée me reste en tête. « Tu te trouveras un appart à toi hein ? »

Fuck, je n’ai pas d’avenir, pas d’ambition, et tout le monde est mieux que moi pour vivre sur cette planète-là. Je ne dirai pas meilleur que moi, mais plus adapté à la situation actuelle. En plus, il me vient le goût de sortir toute cette violence retenue. Bien oui retenu, parce qu’après avoir été un peu sauvage, 3 fratricides (manqués), quelques morsures au sang, des pensées suicidaires, de l’auto-destruction à coup de poing dans les murs, j’ai complètement arrêté au profit de l’amour et la paix. « Sale hippie », me disait mon petit neveu Emrick à Noël, bien oui. Un hippie qui n’a même pas la force de ses convictions. J’ai juste les cheveux longs et les vêtements relâchés du hippie, la classe!

Ouais, j’exploserais bien la gueulade quelqu’un, pour relâcher les tensions. Tout le monde se croit fort. Ou, s’ils ne le sont pas, se la joue arrogant. Amenez-moi en un que je lui enfonce la douleur du monde dans le ventre. À coups de poing fermés durs comme le fer de lance du message à faire comprendre, vous êtes tous des cons, des cons, des cons …

(rage et pleurs)

Comme vous voyez docteur, le roi est mort. La chenille est de retour. Elle rampe sous le feuillage pour ne pas être vue. Elle regarde tous les papillons et les envie. Surtout après avoir goûté la liberté de voler l’été dernier. Dois-je me révolter? Vraiment ?

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