Balancement

Un rail qui s’efface à l’horizon. La nature le courre; du point le plus près au point qui se perd au loin. Un petit ruisseau coupe maintenant la route inexploitée. Sur ses rives, de vertes grenouilles donnent le change à de pâles grillons lors des nuits de pleine lune. Tout au fond, endormi depuis des temps incalculables, un Louis d’or. Sa couleur vive attire les menus poissons, les blattes aquatiques et les escargots. Mais lui, ce Louis d’une époque révolue, attend, bien calé dans le slabe entre deux traverses de rail. Il attend immortel la visite d’une main avide. Le louis tout au fond bien calé sur le sable patiente sagement. Il n’a pas toujours été ainsi. Il voulait être recueilli, ramené à l’action, accomplir son rôle, prendre part au grand jeu auquel il appartient. Immobile de par sa nature, son impatience s’est muée en un retentissant calme. Dans toute sa rondeur, il a bien des fois fait le tour de lui-même. Il a compris sa nature et sa valeur.

Ce Louis d’or vaut une fortune pour celui qui saura maintenant le découvrir. Pour le moment, il chante de concert avec tout ce qui l’entoure. La nature le transforme. Il s’en allie. Il s’en habille. Son éclat doré se limite maintenant à un point, tout le reste s’algue. De longues années encore il chante. Le vent souffle, le ruisseau s’assèche, les sédiments s’accumulent. Le Louis d’or se couvre ainsi de roc. Et le louis de chanter encore. La plaine conduit son chant continu. Il délaisse les mélodies pour n’entonner qu’une seule note. Les montagnes « l’échoent ». Là où la roche s’arrête, la mer calque l’écho. Lentement, tout sur cette terre répète la vibration sonore produite par l’attente du Louis. La roue universelle gruge encore le temps, beaucoup. L’apocalypse frappe. Le coeur du Louis d’or rayonne. La croûte terrestre éclate de part et d’autre recrachant la note éternelle. Les nuages forment une gigantesque caisse de résonnance. L’humanité disparaît avec violence dans un chant inaudible pour eux. Il y a peu de chance que le Louis d’or soit maintenant recueilli.

Il ne s’en aperçoit pas, il chante. Sans l’activité humaine, des systèmes planétaires éloignés peuvent entendre l’hymne simple du Louis qu’amplifie la planète désertique. Ils se laissent hypnotiser par tant de simplicité, sans même savoir pourquoi, voilà que la note se propage dans tous les univers, reprise par chaque astre, étoile, pulsar, nébuleuse et vie extraterrestre. Dans son voyage sans fin, la note frappe un trou noir qui l’étouffe. Malgré la densité incroyable dans un trou noir, le chant du Louis d’or ne s’éteint pas, il trouve sa place dans un toute petit interstice vacante, un espace microscopique, atomique. La note bouscule le vide. Elle n’a jamais si peu d’espace pour vibrer, mais aider de tous les univers et de la gourmandise légendaire des trous noirs, la note s’y fait un nid. À la même seconde, à la source de la note, le Louis d’or se tait, brisant abruptement le ciment du monde. Dans la minute qui suit, toute matière et toutes vies s’égrainent. Plus rien ne se tient, tout est lambeau, filament, dissolution. Bouche géante, le trou noir vidange et avale. Plus rien ne subsiste, pas la moindre onde, pas la moindre vibration de vie , tout n’est que néant.

L’univers se repose enfin. Et pourtant, un jour, une note oubliée jaillira d’on ne sait où, entraînant avec elle une réaction en chaîne. Un fulgurant déploiement de lambeaux et filaments. Et s’ils sont recréés, j’espère que les nouveaux humains pourront cette fois entendre la note du Louis d’or pour qu’il le cueille enfin.

( )

Laisser un commentaire

Fermer le menu
Fermer le panneau