Petit, tout petit

Je suis né gros. Neuf livres et deux onces, plissé, bedonnant, bien rond. Jusqu’à l’âge de quatre ans, je portais un nombre équivalent de mentons et ma taille forte allait de pair avec mon caractère de petit bouddha inébranlable. Par la suite, je ne sais par quel sortilège, j’ai lentement fondu. Qui donc à la maison prenait ma place dans l’espace pour que je me mette à disparaître? Le petit frère ? Le chien ? La perruche ? Parce qu’il faut en être certain, j’étais très bien nourri, et j’ingurgitais le tout lentement, mastiquant bien chaque bouchée, ne me privant pas de rien, encore moins de dessert.

L’inquiétude gagna ma mère qui en parla au médecin de famille. J’aimais bien aller dans le cabinet du docteur. Il s’y trouvait toutes sortes d’objets et d’odeurs inconnus. La table noire sur laquelle se dévide un rouleau de papier, le pèse-personne avec une règle qui te mesure en hauteur, un stéthoscope froid que le docteur met sur ton ventre et ton dos pour t’écouter l’intérieur, le petit marteau qui fait lever la jambe quand on te frappe le genou. Fascinant. Par contre, j’avais honte quand il me demandait d’aller marcher dans le corridor en sous-vêtements devant tous les autres enfants et parents qui attendent. Je détestais. Je voulais vite retourner m’habiller et me cacher. Après diverses observations, le Dr Gauvreau déclarait tout le temps que j’étais en pleine santé, malgré les inquiétudes de ma mère. Vers six ans j’ai entendu pour la première fois « métabolisme rapide » et à huit ans, j’ai appris et retenu le mot hyperélasticité articulaire, ce qui avait à voir, je crois, avec mon développement corporel.

Évidemment, je n’étais pas un nain. Mais n’allez surtout pas me demander quel rang j’occupais pour entrer dans la classe ni sur les photos de groupe. Toujours le premier en avant, sauf une fois, car il y avait Benjamin, qu’il était petit lui aussi. Je crois que je suis devenu petit pour me cacher. Je ne voulais plus être la source des disputes de mes parents. Ne plus rien entendre, j’étais si sensible. Si ma mère avait été dans l’armée, elle aurait eu le titre de général en entrant tellement son caractère était fort, et plus fort encore sa voix. Rarement satisfaits de l’absence de mon père pour ses réunions scolaires ou de ses départs annuels de guide touristique estival, ses cris s’ajoutaient à ceux concernant le ménage, la vaisselle, les devoirs. J’ai appris mes tables de multiplication assis à la table de la cuisine, jusqu’à tard le soir, ne pouvant bouger et ni aller me coucher. Pour l’apprentissage de l’heure, une horloge lancée sur la table explosa. Et demandez-lui à propos du pot de moutarde qui tacha la cuisine du plancher au plafond… Tout petit, se faire tout petit et acquiescer.

À l’école, ma grandeur et mon érudition faisaient de moi la risée des élèves. Jamais personne ne voulait de moi dans son équipe de ballon prisonnier, moi qui était si agile à l’éviter. Les hommes forts avaient la cote, surtout dans le coeur de Mélanie que j’aimais tant et qui a embrassé tous les hommes de la classe, sauf moi. Petit homme, grande tristesse. Avec le temps, j’ai grandi. En hauteur. Jamais je n’ai pris de largeur. Je rêve parfois de grossir tout en muscle, de devenir fort, de retourner à cet état de petit bouddha inébranlable.

– N’ai plus peur petit, tu as la force de tes convictions.

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