Fratricide deuxième

Une famille dans un cul-de-sac. Une cour clôturée pour limiter les bambins que nous sommes à se perdre chez Monsieur Jobin, le voisin d’en arrière. Un grand cabanon abritant nos bicyclettes, le jeu de pétanque et les outils de jardinage. Puis entre le patio de tuile de béton et la petite piscine, un superbe foyer qui sert de point de rencontre familial les soirs où papa nous raconte des histoires devant un feu avec des guimauves. Mon papa aujourd’hui profite du soleil radieux pour réparer et repeindre la clôture défraîchie. Un gros brun chocolat. Maman, elle, est à l’intérieur, elle doit encore cuisiner, elle cuisine toujours, ou range quelque chose, c’est comme sa passion, je crois. Pour ma part, je m’amuse avec mon kit du parfait petit bricoleur. Une boîte métallique bleue contenant il va sans dire des outils à ma grandeur: marteau, tournevis, scie égoïne, ruban à mesurer, équerre. Les outils de papa traînent autour aussi, mais je préfère les miens, parce qu’ils sont à moi, juste à moi. Je suis comme ça. Comme il faut toujours tout partager dans la famille, quand quelque chose est à moi pour de vrai, je le ne prête pas…

Arrive mon frère. Il plonge sa main dans ma boîte à outils et prend mon marteau de taille réduite. Mon père a le dos tourné, il peint et parle au voisin de l’autre côté de la frontière. Je lui prends son marteau, taille adulte, et menace mon frère de me redonner MON marteau.

– Non !

Le mot qu’il ne fallait pas dire. Je lève le bras et lui assène un violent coup de tête de marteau sur sa tête dure. Bang, bien fait pour toi. Il se met à crier de douleur, rameutant les parents. Ma mère dispute mon père de n’avoir su nous surveiller tout en contemplant l’ampleur des dégâts. Les trois se sauvent à l’hôpital, me laissant enfermé dans ma chambre, sous la surveillance et le regard haineux de ma soeur. Je ne sais pas ce qui m’a pris, une pulsion, c’est tout. Le bras est parti tout seul, et puis, qu’est-ce qui lui a pris de fouiller dans mes affaires sans ma permission…

Une même famille dans le même cul-de-sac, de retour enfin. Tout va bien, il marche. Il a reçu une piqûre et pour sa part pique une colère enflammée qui l’amène à lancer les chaises de la cuisine sur le mur et à crier comme un possédé. Il s’en sortira indemne, encore une fois. Si j’avais su que s’ouvriraient les portes de ses démons intérieurs à ce moment précis, j’aurais retenu le coup.

***

25 ans plus tard, je n’arrive même pas à comprendre ce geste, mais je garde en moi le germe de la culpabilité. J’ai beau repasser la scène mille fois dans ma tête que rien ne me revient, sinon la clôture brune et la rage de mon frère à son retour. Je suis convaincu que ce jour-là, je l’ai tué. Il a dû me pardonner, nous avons passé le reste de l’enfance comme des jumeaux siamois, mais la mort frappe parfois lentement, pernicieusement. Elle te réveille d’un coup de marteau et se répercute en écho assourdi tout le long de ta vie. Le jour de sa mort, il sentira une drôle de douleur sous le lobe frontal et se souviendra du moment où il a arrêté de vivre ( je l’ai vraiment tué ) par un après-midi de soleil radieux quand il n’avait que 7 ans.

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